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Rencontre N°2 : Thomas Fontaine, Parfumeur de la maison Jean Patou.

 
Quel a été votre premier contact avec l’univers de la parfumerie ? Une rencontre, un voyage a-t-il scellé définitivement un lien entre vous et le parfum ?
 
Non, le premier lien avec le parfum est l’olfaction. Avant de faire de la parfumerie, il faut aimer et éprouver du plaisir à sentir puis être attentif à ce que l’on sent. Cela a toujours été mon cas. Tout jeune, en 5ème, j’ai senti le parfum d’un ami de mes parents. C’était Pour Monsieur de Chanel : une révélation ! Après l’avoir acheté j’ai découvert l’existence d’un métier derrière cette création. Comment peut-on arriver à faire un parfum si bon ? me suis-je alors demandé. Cela a été un déclic pour moi. J’ai décidé de faire des études scientifiques, de la chimie puis l’Isipca.


Depuis 2011, vous mettez vos talents au service de Patou, comment êtes-vous arrivé dans cette belle maison ?
Pourquoi vous a t’elle choisi, pourquoi l’avez-vous choisie ?

Pourquoi Jean Patou ? Son univers m’a toujours passionné, je suis assez minimaliste dans ma façon de travailler et ses racines Art déco m’ont toujours attiré. Les années 1920 sont une des périodes les plus prolifiques de l’histoire de la création. En architecture ou dans le design, il y a une approche créative qui m’intéresse bien plus que ce qui s’est fait après – avec les modernistes et les utopistes – ou avant – avec l’Art nouveau. Cet univers appliqué à la parfumerie correspond vraiment à ma façon de formuler.
 
Et puis un jour, j’ai rencontré Bruno Cottard, actuel Président de Patou, au moment où Patou était à vendre. Nous avons commencé à parler parfum. Bruno travaillait alors pour une société qui allait racheter quelques temps plus tard Jean Patou. J’ai fait part de mes idées sur le devenir de cette maison, cela a plu. Je crois que c’était autant par mes idées que par ma passion pour la marque.
 
Enfin, ma promotion de l’Isipca était parrainée par la maison Jean Patou et j’ai eu la chance, durant ces années d’études, de recevoir toujours un accueil très chaleureux de la part de Jean Demouy, ancien Président de Patou, et du parfumeur maison Jean Kerléo.
Déjà, j’aimais le côté très progressiste, très moderniste et innovateur de Jean Patou.



Précurseur, Jean Patou a toujours eu son parfumeur maison, après Henri Alméras, Henri Giboulet, Jean Kerléo et Jean-Michel Duriez, vous êtes le cinquième parfumeur de cette maison. Comment réussissez-vous à bien intégrer l’histoire et les valeurs de Jean Patou ?

 
Avant de formuler pour Patou, j’avais déjà beaucoup travaillé sur de vieilles formules à relancer. Comme pour les Parfums Lubin, où l’univers Art déco est aussi très marqué. J’ai commencé par Gin Fizz, créé par Henri Giboulet, futur parfumeur de Jean Patou...
 
Pour remettre à jour des formules comme Chaldée, L’Eau de Patou ou Patou pour Homme, il y a un vrai travail de recherche sur les matières premières. Beaucoup ayant disparu, on doit les refaire ou les adapter. Il faut se replonger dans le contexte de l’époque, faire un travail de recherche historique. C’est une démarche passionnante qui relie l’histoire de la parfumerie à celle des belles matières. Ces produits pratiquement plus utilisés car trop riches et trop chers, font partie de la palette maison chez Patou. C’est aussi comprendre une écriture de la parfumerie disparue, une façon de penser et de créer qui était différente.
 
Seules quelques maisons ont marqué l’histoire de la parfumerie, c’est le cas de Jean Patou, par le choix d’un parfumeur interne comme chez Guerlain et Chanel. Le parfumeur est alors le gardien du temple : les valeurs, le style, la culture olfactive qui définissent l’ADN d’une maison de Haute Parfumerie. Cet héritage qui se transmet de parfumeur en parfumeur.

 

Depuis deux ans, vous concentrez vos efforts pour reformuler les parfums de Patou disparus, mais vous annoncez aussi une nouveauté pour fin 2013. Quelles sont vos sources d’inspiration pour créer de nouvelles fragrances ?

 
Je ne pars jamais d’une feuille blanche, la mélodie Patou est pré-écrite, l’accord Rose-Jasmin. C’est la signature de Jean Patou : rose de mai et jasmin pays, que l’on fait vivre différemment selon l’interprétation que l’on a envie d’en faire.
Le prochain féminin va reposer sur cet accord, un bouquet floral où j’ai joué sur des valeurs sûres, des notes intemporelles, tout en adoptant une écriture très contemporaine. Ce sera une fragrance à la fois simple et bien écrite. Des jolis mots, une belle syntaxe, en bon français !
 
Mes sources d’inspiration sont bien évidemment l’univers Patou, le personnage et son histoire : un homme hors norme, une vie digne d’un roman, qui a vécu à la vitesse de la lumière et qui, comme toutes les étoiles, s’est éteint de façon précoce. Il a révolutionné la mode, a eu une vie aventurière, militaire – il fut officier sur le front. Très iconoclaste, il aimait créer de nouveaux univers. Et puis son côté épicurien ne peut guère laisser indifférent.
 
Je compose le parfum selon mes goûts. Le seul test est qu’il me plaise ainsi qu’à l’équipe Patou. Je m’inspire d’une femme, d’un tableau, d’une matière première, d’une odeur sentie dans la rue ou dans un jardin, parfois même d’un parfum. Travailler sur un accord en l’abordant sous un autre angle est parfois source d’inattendu. Je dois avouer aussi que créer un parfum pour une femme m’émeut bien sur. Et mes enfants bien évidemment sont à l’origine de créations.

Aujourd’hui, les directives du Parlement européen prohibent de nombreuses matières premières utilisées en parfumerie par principe de précaution. N’êtes-vous pas un peu perdu avec tous ces changements, réussissez-vous à reformuler à l’identique les anciens parfums, basés souvent sur des ingrédients naturels ?

C’est un problème réel pour la reformulation de nos parfums ancestraux ou déjà existants. Ces directives européennes visent avant tout à faire disparaître les produits naturels, histoire de lobbies.
 
Les pays nordiques ont suscité tout cela à partir des allergies cutanées aux parfums relevées par des dermatologues. On a questionné alors les parfumeurs qui n’ont rien pu révéler de la composition des parfums. Logique : le secret de la formule, c’est le seul moyen de nous protéger. Dès lors, on a fait appel aux analyses qui ont révélé une trentaine de substances systématiquement présentes, aussitôt incriminées sans la moindre étude crédible ou rigoureuse. On se retrouve donc dans une situation totalement absurde, pour moins de 0,5 % de la population qui est potentiellement allergique, on va interdire aux 99,5 % restants d’utiliser ces produits. Mais pour autant, on ne va pas interdire la cigarette, qui tue en France 70 000 personnes par an…
 
Toutes ces directives ne sont pas votées directement au Parlement européen, ce ne sont que des amendements décidés par des technocrates européens. On marche sur la tête ! C’est aussi oublier qu’en période de crise, l’industrie de la parfumerie génère un certain nombre d’emplois, dans les maisons comme chez les producteurs et les autres métiers qui vivent de nos projets.
 
Or cela va à l’encontre du souhait général des consommateurs, qui réclament toujours plus de naturel. On peut véritablement se demander si ces lobbies ne sont pas soutenus par les grands chimiquiers, ravis de placer des molécules purement synthétiques, issues de la chimie du pétrole ou de l’huile de palme, très naturelles et peu polluantes comme l’on sait !
 
Tout cela pour une toute petite minorité qui demande seulement à être informée des risques. Pour le moment, les directives limitent la concentration de certains composants. Par exemple, on traite les roses pour enlever le méthyl eugénol. Ces procédés altèrent l’odeur et engendrent des surcoûts.
 
C’est le patrimoine culturel de la France qui est attaqué, il faut que le consommateur se manifeste. Tout n’est pas fait ! Je suis assez optimiste de nature, je pense qu’on arrivera à un système informatif plutôt que répressif, qui permette aux consommateurs de savoir quels parfums ils peuvent utiliser.

 

Quel type de relation imaginez-vous qu’une femme ou un homme entretient avec son parfum lorsque vous le créez ?
 
Je n’imagine pas forcément une relation. Je raconte une histoire, pas des histoires censées plaire aux marchés, mais des histoires belles, attachantes, intéressantes, enivrantes, envoûtantes. Je souhaite intensément que les gens qui sauront lire cette histoire l’aimeront. La parfumerie que l’on écrit nécessite une certaine culture olfactive... Le lien entre l’homme, la femme, c’est cette histoire qui va leur parler et les mettre en symbiose avec leur parfum, les conduire à se l’accaparer pour en faire une part entière de leur personnalité.
Le client doit le choisir parce qu’il lui plaît, parce que l’histoire lui raconte quelque chose, qu’il va s’identifier à lui. Pas seulement parce qu’il sait qu’en allant chez Patou il aura un produit de qualité !

 

Vous-même collectionnez les flacons de parfum anciens, quel lien établissez-vous entre le flacon et la fragrance ? Travaillez-vous avec une idée du flacon en tête ?
 
Un joli parfum ne peut pas aller dans un flacon qui ne soit pas digne de le recevoir, le contenant doit être à la hauteur du contenu. On crée parfois un parfum qui est en adéquation totale avec le flacon, c’est le cas de Colony, un flacon en forme de régime de banane qui contient un floral fruité. Ou tout simplement notre flacon institutionnel dessiné par Louis Sue qui exprime l’esprit de la maison, du créateur, une simplicité. Nous dédions ce flacon aux trois piliers de la maison, Joy, 1000 et Sublime.

 

Jean Patou est une maison de Haute Parfumerie, qui aura bientôt 90 ans d’histoire derrière elle, néanmoins une maison évolue avec son temps. Quelle définition donneriez-vous aujourd’hui d’une belle maison ?

Aujourd’hui, où la parfumerie est en perte de valeurs, une belle maison se définit justement par des codes, une identité, des produits de qualité. Il faut renouer avec son histoire, revenir aux fondamentaux qui ont fait sa renommée.
Certaines marques essaient de se créer aujourd’hui un patrimoine, une histoire. Nous, nous avons la chance d’avoir une des plus belles, donc il y a plein d’idées à redévelopper comme la couture. Il ne faut pas non plus rester complètement tourné vers le passé. Jean Patou visionnaire a toujours innové. Lancer un produit comme Joy était très moderne pour l’époque : simple comme approche et ultra-luxueux.

 

Comment imaginez-vous l’avenir de la maison Jean Patou, et plus généralement la  parfumerie du futur ?

L’avenir de la maison s’annonce prometteur et passionnant. Nous sortons d’une période assez trouble, ces années 1990, début 2000, où l’on a vu une profusion de lancements sans véritable âme, des produits qui se ressemblaient tous les uns les autres. J’espère que Patou ne sera pas la seule maison à montrer le chemin d’une parfumerie différente, plus qualitative que quantitative. Il y a une prolifération des marques de niche, c’est vrai, mais leurs histoires ont parfois ni queue ni tête. Or l’histoire, est le pilier du parfum. Si elle n’a pas de sens, le parfum qui en est la traduction reste incompréhensible. Peu de maisons savent puiser dans leur patrimoine ces belles histoires qui créent une véritable émotion.
 
Enfin, nous avons un problème de globalisation des odeurs. Où que l’on aille dans le monde, les odeurs sentent la même chose. Je crois que c’est une erreur de croire à la globalisation des notes olfactives. La parfumerie du futur, je ne l’imagine que quand elle redeviendra plus humaine.


Pouvez-vous nous raconter comment est née l’une de vos créations ?

D’un projet à un autre, d’une idée à une autre, le processus varie beaucoup. J’essaie toujours de construire autour d’une idée de départ. Mon premier projet partait de l’idée d’une boisson rafraîchissante. Je suis parti du gin tonic, autour de la baie de genièvre, avec un côté un peu aldéhydé, citronné, épicé gingembre. Puis j’ai créé mon architecture pour ce parfum masculin à la fois boisé, floral frais, très musqué. La création s’est faite comme cela, avec une écriture assez simple.
 
Figaro de Lubin s’appuie sur un accord figue que j’ai travaillé très vétiver. J’aime bien trouver une origine, quelque chose qui me plaise, qui corresponde à une idée très forte. Puis je construis tout autour le décor qui transforme l’accord en parfum.
 
Pour recréer le BlackJade de Lubin, il a fallu réinterpréter une vieille formule inapplicable telle qu’elle, en imaginant ce que les produits pouvaient sentir à l’époque et le traduire d’une façon moderne et contemporaine.
 
Pour le prochain Patou, l’idée était simple : faire un grand floral féminin. Là, l’accord de départ m’était dicté, la mélodie Patou. J’ai alors voulu construire un floral à la fois riche et élégant. Une parfumerie typiquement parisienne dont l’écriture soit compréhensible par le marché américain, que Jean Patou a toujours considéré comme incontournable. Et puis cette vision Art déco – les racines de Jean Patou –, une écriture minimaliste, riche, élégante, élancée. L’élégance parisienne avec des matières comme l’iris, le galbanum, auquel j’ai voulu apporter de la sensualité avec d’autres notes florales.
 
A chaque fois, il y a toujours une idée. On ne peut pas se laisser guider par la note. J’aime maîtriser les choses, ne pas perdre le contrôle. Mon processus d’élaboration est très méthodique. J’aime bien faire la place aux choses, aucun élément ne doit être superflu. Quand on hume le parfum, on doit pouvoir sentir, suivre chaque élément baigné dans une harmonie.



 Paris, Mai 2013, Antoine Poujol




Nous remercions Thomas Fontaine et la maison Jean Patou pour son accueil chaleureux.



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